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Disparition de Mié Coquempot (1971-2019), membre du comité d’honneur de Barock-sur-Loire depuis 2017

C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la disparition de Mié Coquempot, chorégraphe et interprète, fondatrice et directrice artistique de K622.

Une légère suspension intervient à plusieurs reprises dans Offrande : les six interprètes, légèrement de biais, bras naturellement pendant, paumes ouvertes vers le public, fixent le public avec une douceur profonde. Ce bref instant, répété au cœur de ce qui restera sa dernière création dit beaucoup de Mié Coquempot, chorégraphe précieuse disparue le 5 octobre après ce qu’il est convenu d’appeler « une longue maladie ».

Tous ceux venus en nombre le 23 septembre, pour le festival Bien Fait voir cette Offrande, au Studio May B de Micadanses à Paris, sentaient qu’il s’agissait d’un ultime rendez-vous. Six jeunes danseurs s’y confrontaient à L’Offrande Musicale de Bach. Mié Coquempot ne  pouvait plus être présente. Une caméra captera toute la représentation qu’ elle suivra en direct. Pourtant pas de pathos, pas d’apitoiement : une œuvre lumineuse, d’une précision extrême dans son débat avec la partition de Bach, vieille connaissance de cette artiste qui avait fait du dialogue avec la musique un chantier toujours recommencé.

En témoigne sa vision de l’ Art de la Fugue (1080 –Art de la Fugue en 2017 pour 10 interprètes) comme son travail sur Pierre Henry (PH en 2012 puis Rhythm, un duo avec Jérôme Andrieu, mais aussi une installation et un film réalisé en 2015), ou un compositeur aussi complexe qu’Earle Brown (Sans Objet, 2005) où elle ne reculait pas devant la difficulté d’une partition qui intégrait une large part d’aléatoire (créé avec l’Ensemble 2e2m). Elle se jetait volontiers à corps perdu dans cette confrontation, comme dans le projet engagé en 2000 avec Solo table et qui aboutit à Trace/Piano en 2005. Mié Coquempot y cherche à fusionner musique et danse tout en évitant l’assujettissement réciproque. Rares sont les chorégraphes à pouvoir pousser aussi loin l’expérience, mais elle avait acquit une réelle légitimité sur ces deux terrains, non seulement intellectuellement, mais encore sur le plateau et ce grâce à une formation particulièrement poussée.

Née le 4 septembre 1971 à Genève, Mié Coquempot avait étudié pendant dix ans le piano au conservatoire de sa ville de naissance tout en pratiquant la danse contemporaine, classique, jazz, claquettes, nihon-buyo (danse traditionnelle japonaise). Elle passera une saison (1989-1990) à New York (USA) où elle fréquenta la Juilliard School (Modern Dance Division) et Step’s School New York. Toujours ce soin du double parcours… C’est pourtant la danse qui l’emporta. Dès 1990, elle est de retour en Suisse, auprès de Brigitte Matteuzzi, figure de la danse jazz, animatrice des soirées des télévisions belge et suisse romande, qui avait fondé en 1988, Stepping Out dont Mié intègre la compagnie Junior. Elle collabore également avec Redha Benteifour, passage obligé, en ses années, de tout danseur jazz…

Un jour, dans un studio, Serge Ricci, Pascal Montrouge, Mie Coquempot et Cécile Maubert, discute du Concours international de danse de Paris qui comptait deux grands cursus, l’un académique, l’autre contemporain.

C’est pour ce dernier que Serge Ricci crée un duo, Jardins obscurs, que dansent Mié Coquempot et Pascal Montrouge. Ils ne remportent pas de prix à Paris, mais sont invités au Japon où le duo est lauréat du premier prix du Concours international d’interprète de Nagoya. Il sera grand prix Vaslav Nijinski, décerné par le Ministère des Arts de Pologne. Une véritable consécration qui vaut aux deux interprètes de faire le tour du monde avec cette petite pièce précieuse et très structurée.

Mié Coquempot danse ensuite avec Daniel Larrieu et Odile Duboc, mais dès 1995, avec L’Heure Orange co-signé avec Serge Ricci, elle commence à chorégraphier et, en 1998, fonde la compagnie K622 (numéro de Köchel du Concerto pour clarinette en la majeur de Mozart) avec deux soli, An H To B (1997, repris au Regard du Cygne par Jazz Barbé ou Alexandra Damase en 2018) et Nothing But (1998).

Revenant de la Villa Kujoyama où elle a été résidente en 2002 avec Jérôme Andrieu, elle s’engage dans le projet Trace, puis  Sans Objet, et pose les bases de sa recherche. Le projet Journal de Corps qui compte trois épisodes entre 2008 et 2010 va aiguiser encore la recherche de la chorégraphe entre danse et musique contemporaine (ici l’accordéoniste Pascal Contet puis, de nouveau, l’ensemble 2e2m) mais aussi les nouvelles technologies, avec imagerie numérique, capteurs, ce que facilite l’installation de la compagnie K622 en résidence longue au CDA d’Enghien-les-Bains à partir de 2009.

Dans un répertoire qui compte une trentaine de réalisations (il y a des films de danse, des installations, des projets participatifs, etc…), on peut encore retenir la chorégraphie de AOI (Yesterday’s glory is today’s dream) « Nôpéra » composé par Noriko Baba sur un livret adapté de Zeami et produit par l’ensemble 2e2m en 2016, ou la pièce jeune public Z’anima, sur le Carnaval des Animaux de Saint-Saëns. Mais derrière ce foisonnement parfois difficile à résumer, les œuvres s’organisant en projet, se nourrissant l’une l’autre, évoluant en se développant, quelque chose d’un style reste posé, fait d’exigence, d’attention extrême à la composition mais encore d’une grande humanité.

L’engagement de Mié Coquempot dans les institutions chorégraphiques relève de cette attention aux autres. Professeur réputé y compris hors du champ strict de la danse, elle donnait le cours « Corps en jeu et chorégraphie » à Science-Po Paris depuis 2011, elle s’était également beaucoup engagée dans la représentation politique de l’art chorégraphique. Membre de Chorégraphes Associés depuis 2007, et membre de son CA (2007-2009), du CA de Micadanses (2006-2008), de la commission Production et Diffusion des Entretiens de Valois (2008), du groupe de veille Eurêka fondé par les anciens de Valois et de la commission consultative de la DRAC IDF (2008-2010) elle occupait le siège « Chorégraphie » ainsi que la vice-présidence au sein de la commission Musique et Chorégraphie du conseil de gestion du fond pour la formation professionnelle des auteurs.

Mais cet investissement dans le champ institutionnel ne l’avait pas égarée. L’émotion qui a saisi le monde de la danse à l’annonce de sa disparition, traduit, plus encore que la perte d’une artiste originale et d’une figure publique, une personnalité généreuse et sincère qui semblait se présenter bras naturellement pendant, paumes ouvertes vers le public, souriant avec une douceur profonde… Comme une offrande.

Philippe Verrièle
Danser, canal historique, 2019

« Rhythm » Mié Coquempot et Jérôme Andrieu © D.R