{ AUX PORTES DE CHAMBORD… LE CHATEAU DE MEUNG-SUR-LOIRE… }



{ EDITORIAL }


«Spectacle au jardin», la dramaturgie de la nature, un rêve à Meung-sur-Loire

Le lien entre jardin et spectacle est indissolublement inscrit dans la langue même du théâtre : l’expression entre « cour » et « jardin » indique toujours aujourd’hui les entrées des acteurs sur les parties latérales de la scène, souvenir de la « salle des machines » à Paris, au temps royaux, située entre le jardin des Tuileries à l’Ouest et la Cour du Louvre à l’Est.


Inspirés des théâtres antiques (demi-lunes panoptiques concentrant le regard vers un point unique), les théâtres de verdure, les jardins féériques avec rocailles, statues, grottes et charmilles ont connu leur heure de gloire sous la Renaissance italienne. Le Jardin Boboli a inspiré le jardin Médicis de Paris (Luxembourg) et le Palais Pitti français, celui de la rue de Vaugirard, actuel Sénat. Ce sont les jardiniers et paysagistes italiens qui ont inventé un siècle plus tôt le jardin dit « à la française ».


On le retrouve à Versailles. Inspiré par la dramaturgie italienne de l’opéra baroque, mais aussi par la peinture et la sculpture observés et disséqués à l’occasion du « Grand Tour » de tout futur artiste qui se respecte, ces jardins racontent une histoire. En France ils disent l’absolutisme. Le panoptique des vues d’où le Roi peut surveiller une nature maîtrisée et domestiquée, et partant, ses sujets, se retrouve dans le modèle classique imposé à toute l’Europe, jusqu’à Caserta près de Naples, étrange retour des choses. Louis XIV rédigera lui-même le « guide » pour visiter les jardins de son palais versaillais, signe de l’importance qu’il attribue à la symbolique de ces jardins – spectacle de son pouvoir.


Le jardin à l’anglaise conte quant à lui l’avènement du libéralisme. De l’Angleterre à l’Allemagne et à la France, entre autres pays d’Europe, l’éclatement du modèle classique, l’apparente liberté des dessins et de la nature, le triomphe de la courbe remplacent peu à peu la ligne droite et la géométrie des parterres et des arbres. Cette liberté dans la conception des jardins s’accompagne d’une survivance de l’ancien modèle qui cohabite avec le nouveau. A Schwetzingen en Allemagne, près des châteaux à jardins de Heidelberg (et son fameux Hortus Palatinus admiré alors dans toute l’Europe, et signé par l’ingénieur et architecte français Salomon de Caus, venu d’Angleterre pour réaliser, à la place du jardin médiéval d’origine, ce paysage très géométrique au début du XVIIème siècle, l’un des plus importants jardins baroques au Nord des Alpes) et de Mannheim, à côté de la roseraie bien ordonnée, se succèdent peu à peu fabriques, grottes, pagode et temple chinois, fausses ruines à la Hubert Robert, faux lacs, fausses collines, donnant l’illusion d’un décor naturel international, déjà mondialisé, entre vues à l’italienne, jardins anglais et paysages orientaux. Là encore, la peinture et la sculpture se retrouvent dans les lignes, la perspective et l’allure de ces nouveaux jardins qui n’ont rien de naturel. Le « Désert » de Retz, en région parisienne, d’inspiration britannique lui aussi, propose un parcours initiatique quasi maçonnique à la scénographie théâtrale : colonne détruite, pyramide glacière, mausolée, labyrinthe, grotte de statues mystérieuses, faunes porteurs de torches, et bien sûr « folie » exotique de la maison chinoise.


Un livre paru au tournant des Lumières et de la Révolution Industrielle décrit en deux volumes les paysages naturels français. Intitulé Merveilles de la Nature en France ou Description de ce la France a de plus curieux et d’intéressant sous le rapport de l’histoire naturelle, comme grottes, cascades, sources, montagnes, rochers, torrens (sic), mines, vues pittoresques, etc., il est signé Depping, « membres de plusieurs sociétés littéraires », et connaîtra plusieurs éditions jusqu’ au premier tiers du  XIXème siècle… C’est aussi l’époque de « l’invention » du Mont Blanc et de l’excursion, moins organisée et systématique que le « Grand Tour ». Ici, on s’intéresse davantage aux accidents de la nature, à de « hauts lieux » naturels, à des curiosités et extravagances des paysages, et aux « orages désirés », qu’aux œuvres humaines. Dans un style très rousseauiste, et proche des Rêveries du Promeneur solitaire, on erre ici, au gré de gravures présentant les aspects les plus spectaculaires et étonnants de la « nature », de département en département, selon une succession de chapitres relevant plus de la balade touristique que d’une liste exhaustive et scientifique des paysages. Pour le « Grand Charnier » (Dauphiné), le ton se fait dramatique :  « Ce pays si affreux offre des beautés d’un genre pittoresque et des points de vue délicieux… » (p. 93 de la cinquième édition). L’auteur met ailleurs en œuvre une dramaturgie de la nature subjective et spectaculaire, ainsi s’agissant du Doubs (« La Fontaine Ronde ») : « Des roches remplies de fossiles curieux et variés, et couvertes de sapins, lorsqu’elles ne sont pas dépouillées de terre végétale, des traces de bouleversemens (sic) antiques, des affaissemens (sic), des torrens (sic) qui se sont creusé (sic) de lits profonds, des rivières qui ont autrefois rempli des lits immenses, ainsi que l’attestent les enfoncemens (sic) creusés le long des rochers ; des grottes profondes, des glacières naturelles, des sources minérales ; telles sont les curiosités qui nous attendent dans le Jura, dont les montagnes hérissent le sol de la Franche-Comté, en s’élevant de deux à treize cents mètres… » (p. 123, cinquième édition). Le livre présente la France comme un grand Luna Park fantastique, avec une subjectivité toute romantique dans la liberté du promeneur que l’on retrouve à l’échelle plus réduite du parc artificiel, celle du jardin.


Cette liberté d’aller et venir, d’arriver à l’heure que l’on veut, de repartir quand on le souhaite, de passer d’un continent à l’autre, d’une époque à une autre en quelques centaines de mètres, que l’on trouve dans les jardins à l’anglaise, partout en Europe au siècle des Lumières et au-delà, imprime sa marque aux spectacles (lectures, contes, théâtre, musique, danse, magie, jongleries, cirque, acrobatie, expositions extérieures, projections de films dehors…) qui y sont organisés en pein air. Elle ajoute à la salle de spectacle fermée – aux rangées de chaises trop ordonnées, aux jeux de lumières qui imposent un début et une fin, à la difficulté de circuler – une flexibilité presque totale, un green où s’asseoir ou flaner, un flux et un reflux paisible du spectateur et du regard. En somme, un spectacle ouvert. L’intimidation et la distance en sont réduits, permettant une plus grande accessibilité à tous les publics, dès le plus jeune âge. Ce sont peut-être cette itinérance, cette ouverture du regard et de la perception, ce désir de nature et de partage qui promettent  aujourd’hui des perspectives sans limite à la réflexion sur le spectacle au jardin. Le concert du 18 août à Meung-sur-Loire dans le parc du château, côté XVIIIème siècle, et son green à l’anglaise, sera une nouvelle façon d’aborder et d’illustrer l’esprit du festival « Barock-sur-Loire », de l’orchestre symphonique classique – avec l’Orchestre Symphonique du Loiret – à la soirée électro et techno en fin de soirée, en passant par le feu d’artifice, incontournable des fêtes dans les jardins.


Les « soirées blanches » du mois d’août au château de Meung-sur-Loire marient ainsi l’esprit du festival « Barock-sur-Loire » et la tradition lancée par l’évêque d’Orléans à la veille de la Révolution : musique classique, feux d’artifice et soirée contemporaine (avec pour 2018, la première édition de ces soirées, l’année européenne du patrimoine culturel dont le château a obtenu le label), des nuits de fête autour de l’édifice, du « pavillon de musique » de 1788, et du vaste parc nostalgique qui l’entoure.


Jérome Boham, architecte – jardinier – paysagiste, Meung-sur-Loire (Loiret), juin 2018